Un nouvel art de vivre s’instaure au XVIIIe siècle, qui pourrait être défini par de nouvelles postures comme, par exemple, la marche solitaire ou la lecture silencieuse.

Si, au XVIIe siècle, se déplacer à pied dans la ville sans y être contraint économiquement implique aux yeux des gens aisés la volonté de s’encanailler, il en va autrement au siècle suivant.

Comme l'a montré Laurent Turcot dans Le Promeneur à Paris au XVIIIe siècle (Paris, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 2007), à la promenade dite "de civilité", ostentatoire, qui a pour but de jauger la richesse des autres et d'exposer sa propre puissance, succède une promenade d'agrément, que l'on pratique pour le seul plaisir. Alors que la première devait obéir à des codes très stricts de déambulation le long des allées, la seconde est autonome, se détachant de tout rituel.

On se promène seul, pour réfléchir. On mesure du reste, à la lecture d'un passage des Confessions de Rousseau, tout ce qui différencie la marche de la promenade de civilité :

« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans [les voyages] que j’ai faits seul et à pied. [...] La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. »

Or c'est précisément la posture adopée dans la série par Nicolas, qui ne saurait envisager tous les aspects de l'enquête en cours sans descendre de voiture afin de trouver dans la marche le rythme qui convient à ses pensées :

« De cet état scandé par le rythme des pas, maintes fois il en avait fait l’expérience, naissaient les appréhensions nouvelles des situations compliquées. » (Le Cadavre anglais)

Conçue comme un exercice solitaire, la marche conduit aussi à considérer la ville comme un espace à observer. Au XVIIIe siècle, la capitale est d'ailleurs arpentée par des marcheurs célèbres, tels Louis-Sébastien Mercier, Restif de La Bretonne, Siméon-Prosper Hardy ou encore Gabriel de Saint-Aubin.

Ci-dessus, une illustration des Nuits de Paris ou le spectateur nocturne (1788-1789).

Tandis que Mercier, Restif et Hardy consignaient par écrit leurs impressions, Saint-Aubin, un guide à la main (la Description de Paris, de Piganiol de La Force), y croquait dans les marges des scènes saisies sur le vif, démontrant ainsi que la marche dans la ville était bien devenue une expérience personnelle.

Les dessins de Saint-Aubin sont intéressants car ils mettent en évidence la nature du regard que le Parisien du XVIIIe siècle porte sur sa ville. La Parade du boulevard, peinture à l’huile de 1760, offre ainsi des postures individualisées. Chacun regarde à sa façon le spectacle qui est excentré, preuve que les spectateurs sont plus importants que la parade. Qu'il s'agisse du couple enlacé, de la femme adossée à l’arbre, de l’homme qui s’accroche à l’arbre, ou des personnages aux fenêtres, chacun retient le regard du peintre.

Dans la Vue du boulevard (1760), les carrosses sont eux aussi décentrés et relégués à l’arrière-plan, permettant au couple à pied d'occuper le centre du dessin. Il faut également remarquer que la femme et l’homme regardent dans des sens opposés, signe d'une perception individuelle de la ville.

Ci-dessus, La Parade du boulevard, et ci-dessous, la Vue du Boulevard, de Saint-Aubin (1760).

À partir de 1750, la marche s’inscrit par ailleurs dans un nouveau rapport à l’environnement. L’air confiné étant perçu comme suspect, il apparaît nécessaire de renouveler l’air des pièces et de s’aérer soi-même. Le grand médecin genevois du siècle, Tronchin, médecin de Voltaire et de Rousseau, le conseille à tous ses patients. C'est donc tout naturellement sur son avis que, dans Le Crime de l'hôtel de Saint-Florentin, M. de Noblecourt effectue une promenade quotidienne. Cette mode a donné naissance au néologisme « tronchiner », devenu synonyme de se promener à pied le matin, un bâton à la main.

C’est ce que l’on voit ci-dessus, sur la gravure de droite, La promenade du matin (Illustration de Suite d'Estampes et Seconde Suite d'Estampes pour l'Histoire des Mœurs et du Costume des Français dans le 18e siècle, Paris, Prault, 1775). On notera que tout est conçu pour rendre l'exercice confortable : le bâton de promenade, les robes qui dégagent les pieds et les souliers un peu moins hauts que d’habitude.