Nicolas participe, durant l'affaire du noyé du Grand-Canal, à la bataille d'Ouessant sur le pont du Saint-Esprit. Il découvre alors toutes les difficultés du combat en mer : vent, froid, et feu dans un espace réduit, abrité seulement des boulets, balles et éclisses de bois par les flancs de chêne des vaisseaux du Roi et du simple drap de laine.

La Marine royale est alors au faîte de sa puissance grâce au travail acharné de Choiseul et de Sartine. Elle se compose d’officiers non seulement issus de la noblesse mais aussi de la roture, dont les noms vont s’inscrire à jamais dans l’histoire de la Marine et des Sciences : d’Estaing, d’Orvilliers, Suffren, de Grasse, Bougainville, La Touche-Tréville, Borda, Pléville Le Pelley, La Pérouse. La flotte dispose d’officiers de maistrance et de matelots, gens de mer, que le système du recensement maritime de Colbert a certes arrachés, pour le service du Roi, à leur famille et aux pêches mais qui par leur expertise vont être déterminants dans cette lutte pour la suprématie des mers qu'elle livre à sa vieille ennemie qu’est la Royal Navy.

Don des vaisseaux: Source Gallica et  La Bretagne, Musée de la Marine

La Bretagne

Ayant revêtu son bel uniforme, l'épée du marquis son père au côté, il gagna le port et se présenta à l'échelle de coupée de la Bretagne dont la masse énorme le stupéfia. Il n'avait jamais vu un vaisseau aussi grand avec ses trois ponts et ses rangées de sabords. Son arrivée fut saluée par les sifflets réglementaires et les commandements d'usage correspondant à son grade. Le noyé du Grand Canal (page 60)

La taille du vaisseau amiral de Louis Guillouet d'Orvilliers a en effet de quoi surprendre Nicolas. Don des Etats de Bretagne à Louis XV, le vaisseau a été construit sur les plans de l'ingénieur général Antoine Groignard à Brest dès 1764. Sa quille a été posée le 10 juin 1765 et moins d'un an après, le 24 mai 1766, le vaisseau est lancé. Il mesure 186 pieds de long (60,4 m de long) pour 50 de large (16,2 m) et une profondeur de 24,6 pieds (7,8 m). Elle porte 30 canons de 36,  32 de 24, 32 de 12 et 16 de 6 soit 110 canons ce qui fait d'elle un vaisseau de Premier Rang pouvant porter un amiral, son état-major, ses 10 officiers, et 1200 hommes. Lors de l'arrivée à bord de Nicolas son commandant est Hervé Louis Joseph Marie Duplessis-Parscau. Il rencontre lors du dîner à bord de la Bretagne Jacques Noël Sané, le jeune constructeur qui va révolutionner la construction navale française en unifiant les types de vaisseaux et leur armement.



Source Gallica

 

Le Saint-Esprit

Le Saint-Esprit est un vaisseau de 80 canons. Il fait partie des 17 vaisseaux qui furent offerts à Louis XV après les désastres navals de la guerre de 7 ans que furent les batailles de Lagos et des Cardinaux par les grands corps et Etats. Dans son cas, ce sont les membres de l’ordre du Saint-Esprit qui furent les donateurs sur leurs pensions. Le vaisseau est construit dans l'arsenal de Brest sous les ordres de l'ingénieur général Joseph-Louis Ollivier.  La construction est ordonnée le 11 janvier 1762, le 20 il est officiellement nommé et sa quille est posée en mai. Il est lancé le 12 octobre 1765 et reçu l'année suivante par la Marine. Le vaisseau fait 184 pieds (soit 59,77 mètres) de long, 48 pieds 6 pouces (15,75 mètres) de large, avec un tirant d'eau de 23 pieds (7,50 mètres). Il est armé avec : 30 canons de 36 livres dans la première batterie ; 32 canons de 24 livres dans la seconde batterie et 18 canons de 8 à 12 livres sur les gaillards. Son équipage se compose 850 hommes et 14 officiers. Lors de la bataille d'Ouessant le 27 juillet 1778, il est commandé par le capitaine de vaisseau Pierre de Roquefeuil-Montpeyroux et porte comme chef d'escadre Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte qui apporte ses conseils au jeune duc de Chartres, qui avec le grade de lieutenant général des armées navales, dirige l'escadre bleue (c'est-à-dire l'arrière-garde de la flotte du comte d'Orvilliers) composée de 9 vaisseaux et une frégate. Dans son état-major, on retrouve aussi le futur commandant de l'Astrolabe, Fleuriot de Langle.

Source Gallica: le Saint-Esprit au combat, 27 juillet 1778

La bataille d'Ouessant

Le 27 juillet à 11h20, la bataille s’engage au large d’Ouessant contre la flotte de l’amiral Augustus Keppel. Celle-ci est composée de 30 vaisseaux et 8 frégates et sloops. Keppel dirige la flotte et l’escadre blanche à bord du Victory de 100 canons. D’Orvilliers mène l’escadre blanche et ses trois divisions depuis la Bretagne de 110 canons. L’ensemble de la flotte française se compose de 27 vaisseaux dont trois frégates incluses dans chacune des escadres et 11 frégates et cotres en éclaireurs et répétiteurs. Celles-ci ont permis à d’Orvilliers de prendre l’avantage du vent en l’informant des manœuvres adverses. Cependant la flotte est de ce fait en ordre renversé : le Saint-Esprit se retrouve donc à l’avant-garde, en sixième position sur la ligne. D’Orvilliers n’est pas inquiet car il sait que le jeune Duc est bien conseillé. La canonnade est très violente et dure plus de trois heures. En début d’après-midi, alors que la mer forcit d’Orvilliers fait signal au Saint-Esprit de virer de bord avec l’escadre bleue pour envelopper l’arrière-garde ennemie. Le signal est mal interprété et l’exécution trop lente laisse échapper l’occasion de capturer ou détruire six vaisseaux ennemis. La nuit met fin au combat et à la chasse. La victoire est assurée. Chartres obtient le droit de partir en premier annoncer la glorieuse nouvelle à Versailles où il arrive le 2 août au matin. Il reçoit à l’Opéra de Paris une ovation de vingt minutes et fait même brûler devant le Palais-Bourbon une effigie de l’amiral Keppel. Alors qu’il rejoint la flotte à Brest, les dépêches d’Orvilliers et des autres officiers de la flotte arrivent à Versailles et lancent une sévère polémique. Elles laissent suggérer le manque de courage du duc et encourage les moqueurs à le railler. Malgré ses justifications et le témoignage de son chef d’escadre, il ne se verra plus confier aucun commandement à la mer et quitte la Marine.

Source Gallica

Ces évènements n'empêcheront cependant pas la jeune duchesse de se faire représenter, quelques mois plus tard, par Joseph Duplessis assise sur un rocher avec en arrière-plan le Saint-Esprit emportant le duc au combat d'Ouessant que l'on peut observer encore au Musée Condé à Chantilly.

Source: Musée Condé

Keppel est quant à lui démis mais sera gracié par la cour martiale.

 

Les officiers

Nicolas est nommé lieutenant de vaisseau afin de suivre le Duc de Chartres. Il porte un grade en rapport avec son âge et ses titres. Les jeunes officiers depuis les réformes de Choiseul, dont l'ordonnance de 1773, sont dans un premier temps Gardes-Marines à Toulon ou à Brest afin de recevoir la formation qui fera d'eux des officiers. Ils sortent de l'école avec le grade d'enseigne de vaisseau jusqu'en 1786, après cette date l'appellation change en sous-lieutenant de vaisseau. Au fil de leur carrière et de leurs appuis politiques, ils franchiront les grades : lieutenant de vaisseau, capitaine de vaisseau, capitaine de frégate, chef d'escadre, lieutenant-général et vice-amiral de France soit au Levant, soit au Ponant. Peu sont issus de la roture ou de la marine marchande. La plupart de ceux-ci sont des officiers auxiliaires comme capitaines de brûlots ou de flûtes. Le titre d'Amiral de France est détenu au XVIIIème siècle d'abord par le comte de Toulouse de 1683 à 1737, qui ne prit la mer qu'au tout début de la guerre de Succession d'Espagne (campagnes de 1702 à 1706). Son fils le duc de Penthièvre est Amiral de 1737 à 1792, n'embarqua pas et ne fit que deux séjours portuaires, un au Havre en 1749 et un second à Toulon en 1754.

 

La maistrance et l'équipage 

Sauf en cas d'actes héroïques, la maistrance et les équipages sont les acteurs méconnus des guerres navales du XVIIIème siècle. Prenons le cas de la Bretagne. Claude Forrer et Claude-Youenn Roussel dans leur ouvrage sur le vaisseau (La Bretagne, Keltia Graphic,Spézet, 2005, 222p.), nous présente un équipage de 1261 hommes dont 35 officiers et assimilés, 176 officiers mariniers et assimilés, 706 matelots, 97 mousses, 27 domestiques, 160 soldats de l'infanterie de marine et 60  soldats du régiments de Normandie. Sur un autre vaisseau de la même époque, le Languedoc, qui sera la navire amiral du Comte d'Estaing durant la première campagnes en Amériques, l'équipage est ainsi composé:

Source: Le Languedoc, O. Marsaudon, 1995

La vie à bord est rude, l'équipage fonctionne par quart parfois de 6 heures, sur le pont il n'est pas à l'abris du mauvais temps, ni même du soleil. Dans l'entrepont, les hommes sont regroupés par batteries de 6 à 8. Ils dorment dans des hamacs autour et au-dessus du canon. Une simple planche de bois posé sur celui-ci leur sert de table pour manger. Les commodités se trouvent dans les poulaines de chaque côté de la proue. Ils doivent être capable de jour comme de nuit et par tous temps de monter dans la mature pour carguer ou affaler une voile. La vie à bord est une rude école où un instant d'inattention peut vous couter la vie. Beaucoup d'entre-eux sont des gens de mer qui se sont transmis savoir être et savoir faire face à l'élément liquide. Les meilleurs atteignent la maistrance grace à cette maitrise de la mer et du vaisseau. Depuis, l’édit de Colbert de 1670, le recrutement est effectué par le système des classes annuelles qui servaient à tour de rôle permettant à la marine un recrutement et une formation régulière des équipages sans nuire au commerce et aux pêches tout en assurant une pension aux marins et à leurs familles en cas de blessures graves via une retenue sur solde. Le recrutement se faisait dans des départements correspondant à des ports et était ensuite centralisé à Paris. Avec la guerre et la capture de nombreux marins, le nombre de demande d’exemptions pour les pêches et le commerce est tel que Choiseul décide que désormais les départements seront directement responsables des levées des marins. Il décida de compléter en plus celles-ci par l’utilisation des garde-côtes et de certains régiments, en particulier d’artillerie.

Construction et armement

Source Gallica

Le matériel le plus important dans la construction d'un vaisseau au XVIIIème siècle est encore, et comme par le passé, le bois. Ou plutôt les bois, car telle est bien la réalité comme la décrit Jean Boudriot dans son ouvrage sur les 74 canons. Le bois principal utilisé dans la construction navale c'est le chêne de l'espèce dite commune. Celle-ci est encore divisée en sous espèces dont deux seules sont utilisées dans la mise en forme d'un vaisseau : le chêne pédoncule et le chêne rouvre ou robur. Le premier est le plus commun, le second se trouve dans des forêts au sol assez sec. Selon les parties choisies et la qualité du bois de chêne, maigre ou gras, on le choisit pour des parties bien précises. Le bois gras sert aux bordages, le bois sec aux membrures, et ceci pour une raison simple, le bois gras est peu perméable à l'eau d'où sa fonction, et le bois sec travail moins du fait de son manque d'eau et il est plus solide. La coupe se fait à l'arrière-saison et au début de l'hiver dans les décroissances de la Lune. Le bois est ensuite transporté par bateaux ou au fil de l'eau. A Toulon, il y a des difficultés d'approvisionnement et le chêne y est plus cher de 25 % qu'au ponant. Le chêne vient en général de Grèce, d'Albanie, d'Italie, ou de l'arrière-pays par le canal du Languedoc jusqu'à Agde. L'arsenal manque également de place pour la conservation et le sciage, le bois est donc conservé sous l'eau en dehors de l'enceinte, et à sa sortie il faut le laisser se purger avant utilisation, s'il n'est pas déjà cussoné.

 Le charpentier de marine choisit les bois

Source: Duhamel du Monceau, Élémens de l'architecture navale,1758, collection personnelle

En dehors du chêne, on utilise aussi le pin et le sapin pour la mature, et les aménagements intérieurs. Ces bois viennent de Pologne, de Lituanie, de Russie, de Norvège, mais les meilleurs sont originaires d'Ukraine, de Livonie, et des Pyrénées. L'orme sert à faire des affûts pour l'artillerie d'autant qu'il ne provoque pas d'éclatement en cas de choc, il sert aussi comme caisses de poulies, roues affûts, pièce de quille, jottereaux et pièce d'étambot.

Le hêtre est utilisé pour les avirons, les bordages de carène, mais c'est un bois caustique qui ronge les clous et les chevilles de fer. Le peuplier sert aux sculptures, le gayac aux rouets des poulies, comme le buis qui s'utilise également pour les essieux de celles-ci. Le noyer sert dans l'ensemble à l'ameublement et à la décoration intérieure. Le châtaignier est lui indispensable à la tonnellerie, sans qui toute vie à bord est impossible.

Le bois est donc l'une des matières stratégiques du XVIIIème siècle, qui contrôle les lieux d'approvisionnements et les voies à la supériorité maritime. En 1762, la guerre de Sept ans vit ses dernières heures mais les années de guerre ont bloqué le trafic. L'Angleterre interdit l'arrivée des bois de la péninsule italienne et des Balkans par la mer. De même on ne reçoit plus de gayac de Saint-Domingue. En Baltique, la flotte anglaise et les prussiens empêchent tout approvisionnement. Les arsenaux, et Toulon, en particulier, vivent de leurs réserves, qui, par la faute de ministres incompétents sont presque nulles. Celles-ci devraient être épuisées, mais les défaites successives, la perte de bâtiments, leurs captures, et l'impossibilité de réarmer par manque de numéraire pour nourrir les hommes, ont amené des économies.

La construction d'un vaisseau nécessite effectivement d'autres matières tel que le fer, qu'il soit doux et pliant pour le cerclage mâts, ou fort et raide pour faire des chevilles et des clous (il en faut près de 60.000 Kg pour un 74 canons, un grand clou peut peser un kilogramme), ou encore aigre et courant pour les outils des charpentiers, ou enfin blanc pour des objets divers.

 Arrivée du chanvre à l'arsenal

Source: Duhamel du Monceau, Traité de la fabrique des manœuvres pour les vaisseaux,1769, collection personnelle

La construction nécessite aussi du chanvre, qui doit être blanc et long. Il provient en majorité du Piémont, de Bourgogne, du Dauphiné ou du Forez. Il sert à la fabrication des cordages, des haubans, des câbles. Il est tressé puis passe à la corderie, qui est un long atelier, qui peut atteindre trois cents mètres, ou on peut le tordre afin d'obtenir le diamètre de câble désiré. Le cordage est ensuite trempé dans du goudron afin d'augmenter sa résistance à l'eau et au vent.

Récolte de la sève de pin servant à la fabrication du goudron 

Source: Duhamel du Monceau, Traité de la fabrique des manœuvres pour les vaisseaux,1769, collection personnelle

Les goudrons, venant souvent de Bayonne, voire de Moscovie, sont utilisés aussi pour le calfat. Le plomb est utilisé pour garnir les écubiers, le dessous des bouteilles ou des poulaines, pour fabriquer les conduits, mais aussi comme lest.

Source: Charles Romme, L'art de la voilure & Description de l'art de la mâture, 1781 & 1778, collection personnelle

Les toiles servant aux voiles sont fabriquées dans le nord et dans l'est de la France.

Dans la partie finale de la construction, on utilise les peintures. La couleur Or est fabriquée en Flandres et en Prusse ; l'ocre rouge et le jaune vient du Royaume-Uni, de Hollande, et du Berry ; le blanc est de Paris ; l'outremer, couleur rare est précieuse est faite à partir de lapis-lazuli broyés ; l'indigo vient de la Martinique ; le vermillon est un mélange de souffre et de mercure ; l'azur est issu du sable et de la terre grise anglaise ; les couleurs cendres sont tirées du vert de gris; la couleur terre est fabriquée à Vérone.