Une première visite de Paris au temps de Nicolas Le Floch, et plus particulièrement du quartier du Grand Châtelet est désormais possible grâce au remarquable travail de Mylène Pardoen, concepteur, coordinateur et responsable du projet Bretez à l'Université Lumière Lyon 2. Cette visite sonore et numérique nous permet d’observer : le Grand Châtelet et la Grande Boucherie, la rue Saint Denis, le quai de Gesvres, le pont au Change, la tour de l'horloge, mais surtout d'entendre et de voir la pompe du pont Notre-Dame, l'animation des rues et des quais de Seine. Ce travail a été fait à partir du plan réalisé par l’ingénieur Louis Bretez pour le prévôt des marchands Michel-Étienne Turgot entre 1734 et 1739 et porte son nom. Il est donc antérieur à l'arrivée de notre héros mais l'ambiance et beaucoup des lieux sont restés longtemps inchangés.

Vous pouvez consulter le travail et l'avancée du projet Bretez sur le site officiel du projet: Projet Bretez

Vous pouvez visualiser en haute définition cette visite en cliquant ici: Ecoutez Paris au XVIIIème siècle

 

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Au début de L'Énigme des Blancs-Manteaux, lorsqu'il entre à Paris par le sud-ouest, à savoir la plaine de Montrouge, Nicolas Le Floch remarque d'emblée la hauteur des maisons, l'étroitesse des rues, leur saleté et la cohue qui y règne. Il est également frappé par les odeurs nauséabondes, les cris assourdissants et l'extrême misère de la population. Cette perception de la capitale est en tous points conforme à ce que décrivent les hommes du XVIIIe siècle (voir Pascale Arizmendi, "Nicolas Le Floch", le Tableau de Paris de Jean-François Parot, Presses Universitaires de Perpignan, mars 2010, p. 37) :
   

Nemeitz, Séjour de Paris, instructions fidèles pour les voyageurs de condition. Leyden, J. Van Abcoude, 1727, p. 116 : « La moindre pluie rend les rues de Paris presque impraticables, à cause de la bourbe dont elles sont pleines, laquelle s’augmente sans cesse par la multitude de ceux qui vont et viennent. [...]  Outre la grande foule de ceux qui nous rencontrent à pied, et qui s’entrechoquent quelquefois, il y a là aussi l’embarras d’un nombre indicible de carrosses et de fiacres qui roulent ça et là jusqu’à la nuit serrée : et ces voitures […] vont le grand galop, surtout si les chevaux sont bons. Il faut avoir l’œil de tous côtés. »

 

Karamzin, Voyage en France, 1789-1790. Paris, Librairie Hachette et Cie, 1885, p. 77 et 92 : « Bientôt nous entrâmes dans le faubourg Saint-Antoine ; mais qu’y vîmes-nous ? Des rues étroites, malpropres, boueuses, de méchantes maisons et des gens en haillons déchirés. "Voilà donc Paris !" me dis-je, "cette ville qui de loin me semblait si magnifique !" [...] Figurez-vous 25 000 maisons à quatre ou cinq étages qui du haut jusqu’en bas sont remplies de monde ! […] partout la foule va et vient, partout du bruit et du vacarme, dans les grandes et les petites rues. »

 

Young, Voyages en France, tome I, p. 201-203 : « 28 octobre 1787. De toutes les villes que j'ai vues, cette cité apparaît, à bien des égards, comme celle qu'il convient le moins à des personnes d'une petite fortune de choisir comme résidence ; à ce point de vue, elle est très inférieure à Londres. Les rues sont très étroites, et beaucoup d'entre elles sont encombrées ; les neuf dixièmes sont boueuses et toutes dépourvues de trottoirs. [...] Les voitures sont nombreuses, et, ce qui est le pis, c'est qu'il y a une infinité de cabriolets à un cheval, qui sont conduits par des jeunes gens à la mode et par leurs imitateurs, aussi fous, avec une telle rapidité qu'ils sont de véritables fléaux et rendent les rues excessivement dangereuses pour qui n'est pas constamment sur ses gardes. Je vis un pauvre enfant écrasé et probablement tué, et moi-même j'ai été maintes fois éclaboussé par la boue des ruisseaux. »

Ce diaporama présente des gravures de Dunker (1785)
illustrant des passages du Tableau de Paris de Mercier,
lus en l'occurrence par Jean-François Parot.

Cliquez sur la flèche située au milieu de l'image.

C'est un semblable accident de la circulation qui cause la mort d'un vieillard au début du Fantôme de la rue Royale.

Mercier le note dans le Tableau de Paris  :

« Le défaut de trottoirs rend presque toutes les rues périlleuses ; quand un homme qui a un peu de crédit est malade, on répand du fumier devant sa porte pour rompre le bruit des carrosses ; et c’est alors surtout qu'il faut prendre garde à soi. »

Et de narrer l'accident que Rousseau raconte lui-même dans les Rêveries du promeneur solitaire :

« Jean-Jacques Rousseau renversé en 1776 sur le chemin de Menil-Montant par un énorme chien danois qui précédait un équipage, resta sur la place, tandis que le maître de la berline le regardait étendu avec indifférence. Il fut relevé par des paysans, et reconduit chez lui boiteux et souffrant beaucoup. »

Les dangers encourus par les piétons sont du reste nombreux.

 
Les embarras sur le Pont-Neuf au début du XVIIIe siècle, vus par Nicolas Guérard
(Musée Carnavalet, Paris)
 
 

Outre les risques que leur font courir les véhicules qui sillonnent la capitale sans se soucier de leur présence, les piétons sont également menacés par la chute de projectiles divers, tels que les auvents et les enseignes qui, en 1761, préoccupent beaucoup Sartine (cf. L’Énigme des Blancs-Manteaux). L’Affaire Nicolas Le Floch mentionne par ailleurs les « cataractes de neige et d’eau » qui se déversent des toits par mauvais temps, les morceaux de glace, ainsi que les « fragments de tuiles, de plâtre ou même de plomb, détachés des toits par la tourmente ». Parfois c'est le contenu d'un pot de chambre qui est déversé sur le pauvre passant : Nicolas en fait lui-même l'expérience dans Le Cadavre anglais.

C'est ce type de mésaventure qu'illustre la gravure du XVIIIe siècle ci-contre. Sous l'œil goguenard de la femme qui vient de vider son pot de chambre dans la rue, un jeune homme souillé s'exclame avec dépit : "Ah! C'en est !"

La nuit, les rues étant mal éclairées, les passants – ainsi que le mentionne L’Énigme des Blancs-Manteaux – encourent aussi le risque de se faire agresser par des voleurs qui profitent des zones d'ombre créées par les auvents et les enseignes.

Cependant, Sartine règlemente la pose des enseignes dès novembre 1761, ordonnant qu'elles soient accrochées moins haut et moins loin des murs afin de ne plus constituer un risque pour les passants.

En ce qui concerne l’éclairage, la réforme prend un peu plus de temps mais Paris se modernise tout de même. La série fait état des porte-falots, tant vantés par Mercier : dans Le Fantôme de la rue Royale, Nicolas revendique, de façon amusante, leur existence. Sartine lance par ailleurs un concours pour mieux éclairer Paris, au moindre coût. La lanterne à réverbère de Bourgeois de Châteaublanc est retenue en 1766. Le Fantôme de la rue Royale met en évidence le confort apporté par une telle innovation :

« L’année précédente encore, des lanternes mal conçues, suspendues à tout vent au milieu des rues, procuraient aux passants un éclairage médiocre. De plus, les chandelles n’étaient allumées qu’au déclin du jour et jusqu’à deux heures du matin. » En juin 1770, au contraire, « non seulement l’éclairage durait toute la nuit, mais désormais la grand-route de Paris à Versailles était également illuminée, procurant sécurité et émerveillement aux occupants des carrosses qui circulaient la nuit entre la Ville et la Cour. »

Le Cadavre anglais tempère cependant cet enthousiasme en mentionnant le caractère malodorant des lanternes, qui fonctionnent avec l'huile de tripes, nauséabonde, fabriquée dans l'Île des Cygnes, ainsi que la parcimonie avec laquelle leur éclairage est dispensé : on les éteint par exemple les jours de pleine lune, alors que la lumière de cette dernière est réduite à néant par la hauteur des maisons.

 

L’un des risques majeurs est celui des incendies. La série en fait souvent état, comme par exemple au début de L'Homme au ventre de plomb, dans Le Fantôme de la rue Royale, ou encore dans Le Cadavre anglais, lorsque La Borde exprime sa crainte – prémonitoire – qu’un incendie détruise sa bibliothèque. Ces incendies ont jalonné tout le siècle. L'Hôtel-Dieu fut ainsi à trois reprises la proie des flammes : en 1718, en 1737 et en 1772. Quant au Palais Royal, il s'embrasa en 1763, puis le 8 juin 1781.

Mercier décrit cet incendie dans le Tableau de Paris :

« Il était tout à la fois horrible et curieux de voir la flamme large et pyramidale, qui s'élançait du cintre, successivement nuancée de toutes les couleurs, effet de la combustion des toiles peintes à l'huile, de la dorure des loges, et de l'inflammation d'esprit de vin. »

Les deux peintures d'Hubert Robert ci-contre, qui ont pour thème l'incendie du Palais Royal en 1781, témoignent de cette fascination. Pour découvrir la seconde, il vous suffit de passer la souris sur la première.

Au XVIIIe siècle, ces incendies permettent cependant de moderniser la capitale. Ainsi le Petit-Pont sera-t-il reconstruit sans maisons, après l'incendie de 1718, évoqué par Bourdeau dans Le Sang des farines.